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Perte du vécu artistique chez les enfants.

Une réflexion sur certains cours d’art pour enfants.
Dans les années 50-60, dès l’âge de 6 ans, dans les cours d’initiation artistique,  les enfants apprenaient des techniques graphiques contribuant à faire émerger leur expression spontanée.
Ils vivaient, à leur niveau, l’aventure intérieure de l’art en explorant leur créativité la plus pure.
Aujourd'hui, beaucoup réalisent, en dociles apprenants, des œuvres « à la manière de ».Tous les travaux sont similaires, seul le nom de l’élève, sous une vague imitation de Miro, permet de savoir qui a fait quoi.Il est paradoxal de découvrir que les emblèmes de la liberté créative  soient reproduits par celles et ceux qui n’ont pas le droit d’en user.

Il est vrai qu’il est plus simple pour le professeur d’apprendre à copier servilement que de contribuer à faire émerger et nourrir l’acte créatif.
Il est également plus commode d’évaluer les connaissances d’un élève par le nom des peintres et leur date de naissance, plutôt que d’évaluer ses progrès, à son niveau.
« Mais, m’a répondu une enseignante qui faisait réaliser des pseudo Miro par douzaines, année après année, ce n’est tout de même pas mauvais de savoir qui est Miro ! ».

Le développement de l’expression n’est-il pas supérieur au devoir de retenir par cœur que Miro est un peintre espagnol né à Barcelone en 1893.
Un tel apprentissage peut se faire plus tard,  au cours d’exposés spécifiques, à propos de l’histoire de l’art, de l’aventure de l’image et de la  création humaine.

« Il faut dire que cela fait tellement plaisir aux parents, » ajoute cette enseignante comme ultime argument.

On peut se demander si ressentir le  plaisir de créer n’est pas plus important pour l’enfant que de faire plaisir à ses parents.
Certes, il y en  a qui préfèrent recevoir un faux Miro agréé par les instances culturelles qu’un

vrai dessin de leur enfant agréé par personne, même pas par lui.

Le risque est moins élevé dans la copie mécaniste que dans la tentative de création.

Beaucoup d’enfants n’aiment pas leur dessin. Ils en sont le plus souvent insatisfaits.

Au nom d’un contenu théorique qu’il faudrait absolument leur transmettre, ils perdent ainsi  tout le goût et tout le bénéfice de vivre leur dessin spontané,  la plus ancienne écriture de l’humanité.

A l’heure où la créativité est devenue une valeur et une nécessité de survie pour le monde,

il est étrange de constater que le terreau de l’expression spontanée, catalyseur de la découverte de nouveaux chemins neuronaux, soit occulté au profit du “savoir académique”. Si Pasteur avait été  un méticuleux laborantin sans goût du jeu et de l’essai, il y a beaucoup de chances qu’il eût nettoyé la sale éprouvette et n’aurait par cet excès de propreté jamais découvert la pénicilline.

Suite à un atelier que j’ai consacré au lavis (encre de Chine et eau), un élève me demande de lui préciser les « bonnes » proportions d’encre, de façon à pouvoir reproduire le travail que nous venions de réaliser.
Il ne se doutait pas que les artistes, comme les cuisiniers, cherchent et tentent, essayent et recommencent, parfois en improvisant, en risquant. 

Ils apprennent les bonnes proportions par l’essai et la pratique.  Il n’est pas nécessaire au bébé de connaître les lois de la physique pour apprendre à marcher.

Je rencontre des personnes qui ont renoncé à créer pour leur plaisir, car  il supposait que plus on connaît les règles, et mieux on crée. Ne les connaissant pas, ils ont fait démissionner leur désir.
Sans dénier l’importance de la connaissance des outils et des techniques, redonnons-leur la place qui leur revient : celle de moyen, plutôt que de fin.

Le «  savoir » ou son avatar s’est substitué à l’expérimentation. L’intuition, l’essai, le jeu ont cédé leur place au dictionnaire des peintres et des mouvements artistiques.

Copier Miro c’est bien, mais sans avoir le droit de faire de « bêtes » taches. Tel est la nouvelle norme.

De plus, chaque travail doit pouvoir être évaluer en fonction du respect des consignes.

Miro n’aurait jamais rien crée s’il avait respecté les consignes.

Sans doute préférons-nous nous former des perroquets plutôt que enfants inventifs. Au diable leur besoin d’expression ! Leur imaginaire est d’ailleurs trop « bizarre » pour être apprécié par la direction, l’inspection, les parents.

 Je dessine régulièrement avec des adultes ayant peur de faire un trait, une courbe, une ondulation par crainte de mal faire. Désormais, l’angoisse a remplacé le plaisir, l’objectif a gommé l’expérimentation, et  le « faire joli » a emmuré l’authenticité des sentiments.

Il est urgent de repenser la transmission du créatif.   

 Serge Goldwicht, en collaboration avec Cécile Minot.

 

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